FR_printemps_ete_homme_2013_728x90
 

HOMME AU BAIN DE CHRISTOPHE HONORE : NATURALISME 2.0

On peut dormir sur ses deux oreilles, ce n'est pas encore avec ce nouvel opus que Christophe Honoré va révolutionner le cinéma français. Avec l'ambition de filmer le sexe gay en banlieue de manière non pornographique, mais "naturaliste", il se contente de remplacer, mutatis mutandis, Paris par Gennevilliers, Louis Garrel par François Sagat, et les intermittences du coeur par celles du cul.

Le titre du nouveau film de Christophe Honoré, citant une oeuvre du peintre Gustave Caillebotte (1848-1894), en indique d'emblée l'ambition d'étude naturaliste, que vient préciser le choix de la star du porno gay François Sagat dans le rôle principal et le lieu d'une partie de l'action (Gennevilliers, où vécut Caillebotte) : il s'agit de filmer l'homosexualité, en la personne d'une de ses icônes sexuelles les plus fétichisées, dans le décor de la banlieue, inhabituel chez Honoré.

Le corps d'Emmanuel (nom du personnage interprété par François Sagat, clin d'oeil évident à la célèbre Emmanuelle des années 1970), au centre de l'affiche et des premières scènes du film comme celui de l'homme au bain était au centre de la toile de Caillebotte, est longuement détaillé et commenté par un voisin artiste qu'interprète l'écrivain queercore Dennis Cooper, en une sorte de note d'intention du film : ce corps musclé, tatoué, érotique jusqu'à l'outrance ("Tu es kitsch" dit à Emmanuel le personnage du voisin) peut-il accéder au statut d'oeuvre d'art et d'objet cinématographique débarassé de sa portée pornographique ? C'est bien là l'écueil dans lequel tombe Honoré : son obstination a traiter l'acteur en homme-objet réduit considérablement la portée de ce film qui prétend aborder l'errance affective et la fuite des sentiments, mais se révèle peu à peu n'être qu'un exercice de style voyeuriste où le naturisme tient lieu de naturalisme.

En pantalon moulant, micro-short lycra ou tout simplement à poil, François Sagat ne cesse pas un seul instant d'être un acteur porno parachuté dans un film d'auteur, notamment dans les nombreuses scènes de sexe où Honoré se plaît à convertir des canevas typiques du porno gay en moments intimistes et dramatiques, de manière plus ou moins réussie : érotique et émouvante, la scène où Emmanuel couche avec un jeune homme à moustache avant de le congédier sans ménagement, mais vulgaire et racoleuse, la fessée qu'il donne plus tard à un adolescent espiègle.

De ce projet vaguement expérimental et en tout cas insuffisant pour aboutir à un film, Honoré parvient à tirer un long-métrage grâce à l'ajout parfaitement superflu de longs passages new-yorkais, images filmées en DV par Honoré à l'occasion d'un voyage promotionnel pour son précédent film, Non ma fille, tu n'iras pas danser - les inconditionnels du cinéaste auront donc la joie de retrouver Chiara Mastroianni, et même d'apprendre (ô surprise !) qu'elle non plus, elle n'aime pas Nicolas Sarkozy. Émaillées de ces références littéraires dont Godard lui-même n'ose plus encombrer ses films (titres surgissant à l'écran, extrait lu en voix-off), et saisies caméra à l'épaule, façon gonzo, ces séquences sont artificellement reliées au reste du film par un procédé d'identification de Christophe Honoré au personnage du compagnon d'Emmanuel, lui aussi cinéaste en voyage professionnel à New-York. À supposer qu'il ne se contente pas de doubler mine de rien la longueur de son embryon de film, c'est sans doute dans la mouvance des gender studies, si à la mode actuellement en France (avec au moins trente ans de retard), que Christophe Honoré cherche à s'inscrire ici : la mixité des formes et le caractère d'indécision de ce que l'on voit à l'écran (fiction ? documentaire ? personnes ou personnages ? etc.) seraient alors le support d'une réflexion sur la sexualité, ses normes et ses représentations.

Toutefois, le brouillon qui résulte de cette construction hybride ne convainc sur aucun plan, et à l'image de cette banlieue foncièrement irréaliste où règne un esprit bohème de tolérance et de liberté sexuelle, on en retire surtout l'impression d'avoir eu affaire à une tentative avortée et à vrai dire malhonnête pour ouvrir de nouveaux horizons au cinéma français.