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VENUS NOIRE VRAIE

Âpre, noir et sans compromis esthétique, le nouveau film d’Abdellatif Kechiche fait le choix de déranger. Pas une seconde dans cette sourde et cruelle marche funèbre, on ne cherche à séduire ou flatter le spectateur. Une fois entré dans la salle, celui-ci fait l’expérience traumatique de l’horreur, témoin coupable d’une violence que le réalisateur sait saisir dans toute sa brutalité sans jamais tomber dans la complaisance.

La vénus noire et la Société du Spectacle.

C’est une démonstration muette mais puissante que nous livre Kechiche, à l’image de cette interprète principale, Yahima Torres, dont la douleur aphone sait se faire amèrement perceptible.

En racontant l’histoire de la Vénus Hottentote, Saartjie Baartman, partie d’Afrique du Sud pour embrasser la carrière infernale de phénomène de foire dans l’Europe du XIXème siècle, c’est d’abord par son sujet que le réalisateur transgresse les conventions. Bien que l’on ait affaire à ce qu’il est convenu d’appeler un « film d’époque », le passé n’est en réalité qu’une médiation subtile permettant à Abdellatif Kechiche d’interroger un thème très moderne, l’altérité.

Dans une époque de stérilisation et de normalisation des corps, Kechiche réaffirme, avec cette Vénus, la beauté du difforme et du marginal. La Vénus noire bien qu’adipeuse se révèle d’un sublime hypnotique lorsqu’elle danse, un sublime qui nous rappelle inévitablement la scène finale de danse orientale dans la Graine et le Mulet, son précédent film. Le personnage de Saartjie est donc avant tout un corps foncièrement étranger qui échappe à l’uniformité européenne. On a beau lui faire singer les coquettes anglaises, lui prêter domestiques et chapeaux, lui faire porter des corsets de prostituées parisiennes, Saartjie reste irrémédiablement Autre. Ses organes sexuels illustrent de manière métonymique cette radicale singularité qui fascine et terrifie tout à la fois.

Dérangeant, Kechiche l’est aussi dans le traitement de l’image. D’un naturalisme franc, il n’oublie pas les rides, les gouttes de sueur sur les visages, les cloques et les pores étouffés, les corps nus, les fesses de la vénus hottentote et l’alcool que l’on renverse sur soi. Des longs plans séquence immobilisent le spectateur et le mettent implicitement en accusation.

Comment réagissons nous face à l’Etranger ?  Kechiche répond à cette question en dressant un tableau pessimiste de la relation qu’entretient l’Occident avec cette femme-monstre,  objectivée aussi bien par la science que par les désirs lubriques des bourgeois de salon. Face à elle, les réactions ne sont évidemment pas univoques, mais Kechiche tend à nous montrer qu’aucun des regards n’est immédiat et authentique.

L’anthropométrie pseudo scientifique incarnée par le personnage de Cuvier ne la considère que comme un ensemble d’organes inédits, un faire valoir proche de l’Orang Outang illustrant la supériorité de l’Europe nationaliste. Les spectateurs des foires, pris au piège de leur curiosité malsaine pour l’exotisme, illustrent le voyeurisme et la passion du divertissement qui caractérisent l’homme moderne. Entre hypocrisie et asservissement, si l’Autre semble conduit à l’esclavage, c’est avant tout parce qu’il est donné en spectacle

Dans cette perspective, c’est donc un tableau de la société du spectacle en germe au XIXème siècle que peint Abdellatif Kechiche. Le questionnement le plus puissant du film semble en effet être celui qui interroge notre rapport à la représentation. Saartjie qui joue le monstre puis l’esclave, et qui revendique fièrement le caractère fictif de ses prestations au tribunal au nom de la toute puissance de la mimésis, se laisse peu à peu happer par ses masques et ses travestissements. Elle devient ce qu’elle joue et n’est plus que cette image perçue par le spectateur. Pour Guy Debord  (la Société du Spectacle), la société moderne naît avec la sanctification de l’illusion lorsque le spectacle devient la seule et unique réalité, lorsque « le mode sensible se trouve remplacé par une sélection d'images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s'est fait reconnaître comme le sensible par excellence ». Il s’agit aussi du moment où la marchandise occupe la totalité de la vie sociale.

Saartjie illustre cette confusion moderne du factice et de la réalité. Devenue objet de consommation, elle n’est plus que le spectacle grotesque et pathétique d’elle-même.

 

 

 

 

Vénus Noire