CARL CRAIG : INTERVIEW DEPUIS LE FUTUR

Une salle remplie, un set de folie : ce soir-là au Showcase, Carl Craig nous accordait une interview. Aujourd'hui, c'est avec grand plaisir que Gouru.fr vous invite à lire les propos de ce compositeur/producteur tout droit débarqué du futur...

 

 

INTERVIEW :

- Selon toi, qu’est-ce que la musique ?

La musique, c’est la beauté ultime comme seul le coeur peut la ressentir. C’est une belle sensation, d’un point de vu sensitif autant qu’émotionnel.


- Comment qualifierais-tu ta musique ?


Comme un travail en cours, en vue de composer la plus belle musique possible.


- As-tu un rêve ?


Beaucoup de mes rêves ont été réalisés. J’ai eu l’occasion de faire beaucoup de choses passionnantes et je pense qu’un de mes rêves serait de faire en sorte, aussi longtemps que je composerai, que mes morceaux soient toujours plus beaux que tout ce que je peux imaginer.


- Peux-tu nous parler de ta vision de Detroit ?


Detroit est une ville pleine de problèmes. C’est une cité mourante mais c’est justement parce qu’elle est mourante aujourd’hui que pour moi elle n’est pas différente de Rome, quand Rome vivait son déclin. A Detroit, on peut voir les reliques du vingtième siècle, des fantômes industriels, des usines abandonnées ou des bâtiments, des immeubles à moitié démolis. Je ne considère pas cet aspect de la ville comme quelque chose de négatif, j’y vois aussi de la beauté. J’aimerais que les gens la voient de cette manière, comme on regarde le Colisée ou la tour de Pise, comme des reliques. Notre histoire est semblable à celle de ces grandes civilisations du passé.


- Tu joues souvent en France, que penses-tu de la scène musicale française ?


Les DJ français sont... funky ! Ils ont une façon très spéciale de jouer la house music. Si tu prends Laurent Garnier par exemple, ou DJ Deep, tu vois, ces artistes qui produisent depuis longtemps, je trouve leur manière d’écouter et d’interpréter la musique merveilleuse. Bien-sûr, des sons plus récents, comme ceux de Justice, apportent une autre dimension à la musique électronique française, comme l’ont fait avant eux Phoenix ou les Daft Punk. Tout ça vient aussi des 70’s et de la dance, du disco et de la pop... Il y a, à mon sens, en France, un vrai mélange des genres. Ca vient aussi peut-être de la culture : il y a beaucoup d’Africains, d’Algeriens... il y a ce melting-pot, comme à New York, mais j’ai l’impression qu’ici, plus qu’à New York, cet état d’esprit se retrouve dans la musique. La France est l’un des meilleurs endroits pour trouver tous types de musiques, sans qu’il y ait nécessairement de clivages entre les genres : tout ça est présent dans la musique électronique française actuelle.


- Qu’est-ce que tu veux que les gens ressentent lorsqu’ils écoutent ta musique ?


J’aime l’idée qu’ils se construisent leurs propres histoires, à partir de la musique. C’est une belle caractéristique de la musique instrumentale. La seule chose qui oriente la musique, c’est le titre. Si tu ne connais pas le titre, c’est purement abstrait. Je trouve intéressant que les gens projettent leur identité propre dans ma musique. Un morceau de dance est un morceau de dance, ok, mais il peut aussi te rendre heureux, te faire pleurer... C’est une manière de faire ressentir les choses, de provoquer des émotions.


- Peux-tu nous parler de ton expérience de collaboration avec Francesco Tristano et l’orchestre Les Siècles dans le cadre du projet Versus ?

L’idée était séduisante, mais quand nous l’avons réalisé, ce projet est devenu véritablement magnifique. C’est très différent de ce que j’ai l’habitude de faire, musicalement. D’autres producteurs de musique électronique ont travaillé sur des collaborations comparables, mais je pense sincèrement que notre travail avec Versus est l’un des plus accomplis. Le choix des morceaux a été bien pensé, et puis, surtout, le fait de travailler avec Francesco, qui a une connaissance pointue de la musique en générale mais aussi une véritable expérience de la musique classique, a été pour moi extrêmement enrichissant. Chacun d’entre nous, Francesco, l’orchestre et moi-même, jouons notre voix, mais aucune ne vient écraser les deux autres. Ainsi, les morceaux de ma composition, arrangés par Francesco, sont comme une synthèse équilibrée de nos voix. Quant tu écoutes la mélodie, elle est de moi, mais si tu prêtes attention à l’atmosphère, elle est teintée de nos deux personnalités. Que ce soit le violon, la clarinette ou le tuba, l’esprit de la musique jouée est la synthèse de nos univers à chacun.



- Imagines-tu une suite possible de cette performance ?


On a fait des enregistrements, avec l’idée de poursuivre dans le même état d’esprit, musicalement...
Aussi, la musique de Steve Reich est comme un manuel. On peut la lire comme une suite d’instructions, pour un ordinateur par exemple... J’aime ça. J’aimerais développer ma musique dans ce sens. Pour Versus, tout est écrit dans un grand manuel, un grand manuel d’instructions. Ca a été nécessaire pour ce projet, mais aussi, grâce à ça, si quelqu’un d’autre veut jouer la partition, il peut toujours le faire et voir d’où nous sommes partis. La plus grande partie de ma musique n’est pas écrite : c’est de la musique électronique, je la joue et l’enregistre en temps réel, de manière intuitive, suivant mes émotions. Je ne prête pas attention à la notation. Mais j’aime l’idée que ma musique puisse être jouée dans un temps qui dépasse celui de ma propre vie.


- Peux-tu nous parler de ton rôle dans l’enregistrement du dernier album de Francesco Tristano ?


Francesco est venu à Detroit pour enregistré, mais aussi, au début, pour trouver un piano ! Nous nous sommes retrouvés à un endroit où l’on peut essayer des pianos Steinway. Quand un pianiste qui joue en orchestre veut essayer un piano, il se rend à cet endroit. Ils avaient cinq pianos du même modèle. Francesco s’est assis et a commencé à les essayer... puis il s'est réellement mis à jouer. Chaque piano avait un son si différent des quatre autres ; c’était pourtant à chaque fois le même type de piano, le même modèle de Steinway ! Parfois c’était un son brillant, pour un autre, un son plutôt sombre... Chacun avait comme sa propre couleur. L’un aurait pu être rouge, l’autre bleu, l’autre jaune etc... Je n’aurais jamais imaginé que des pianos puissent avoir des sons si spécifiques ; bien sur, je sais qu’un Yamaha sonne différemment d’un Steinway, mais pas que le même modèle de Steinway puisse varier de cette manière d’un exemplaire à un autre... J’ai beaucoup appris de cette histoire.

Pour parler de mon rôle dans l’enregistrement de l’album, il a plus été celui d’un père que celui d’un producteur à proprement parler. Ce qui importait, c’était que Francesco puisse travailler dans un bon studio, avec les bons ingénieurs, les bons instruments... De mon côté, j’étais un peu comme un père qui dit à son fils, assis dans son fauteuil avec son journal à la main et un cigare en bouche : “Peut-être que tu devrais essayer comme ça, de cette manière-là...” Je n’ai donc pas travaillé comme un producteur, un compositeur, mon rôle a plutôt été de guider Francesco. Il était libre de disposer du studio, des ingénieurs et de travailler à son rythme, c’est aussi simple que ça ! Tout ce que j’ai fait, c’est essayer de lui donner de bons conseils.


- Qu’est-ce qui t’as donné envie de réaliser l’album ReComposed, en 2009, avec Moritz von Oswald ?


Moritz est quelqu’un qui connaît bien la musique classique, il a ce background avant la production électronique qu’on lui connaît. Moritz a un ami qui travaille à Universal, c’est de là que vient le projet de recomposition. Ca a été pour moi un véritable challenge, très intriguant du fait des samples à partir desquels nous avons travaillé, ça n’est pas dans mes habitudes. Nous avons donc plus ou moins remixé les morceaux de Ravel et Moussorgski. Mais la manière dont nous avons travaillé à partir des samples s’apparente en fait plus à un réarangement, à de la recomposition plutôt qu’à du remix. Il pouvait y avoir cinq notes dans un sample, nous les avons rejoués, étoffés, si bien qu’au final nous avions quinze notes, par exemple. On a pris des morceaux, on les a samplés, étudiés, rejoués, modifiés... tout ça pour aller vers un autre concept, autre que celui de la musique classique.


- Peux-tu nous parler des projets qui t’occupent actuellement ?


La finalisation du projet Versus, son enregistrement, est quelque chose qui me prend du temps. Je travaille également sur pas mal de remix, dont un pour Plastikman, il y a aussi un projet de remix à partir de morceaux dubstep. Je travaille également sur un autre projet lié à la musique classique, peut-être avec un angle de vue plus rythmique cette fois. En fait, il y a beaucoup de remix que je n’ai pas terminés ! Bien entendu, aussi de nouveaux morceaux...


- Où rêverais-tu de jouer ?


Dans une station spatiale je crois... Ce serait génial ! C’est un cadre qui appelle à la sérénité : le Soleil, la Lune, la Terre, tous les astres visibles depuis un tel endroit... Je crois que ça m’amènerait à composer d’une manière nouvelle... L’évocation d’un trou noir, par exemple, me pousserait à jouer les ténèbres. La Voie Lactée... La musique pourrait être recomposée, à mesure que la station se déplace, ce serait une autre dimension, une nouvelle dimension de jeu et bien sur, la manière d’écouter la musique redoublerait de sensualité. Imagine que tu ne sentes plus la gravité ; tu peux ressentir le son avec une telle légèreté, ce que tu pourrais ressentir avec ton corps te donnerait l’impression de t’élever... J’imagine une musique plutôt ambient, des textures et des sons que tu peux ressentir avec tout ton corps, quelque-chose de total.



- As-tu déjà pensé à composer pour le cinéma ?

C’est une idée qui m’intéresse, j’ai pu composer à partir de la musique de Blade Runner, on m’avait aussi parlé de travailler sur Crash de David Cronenberg... Recomposer à partir de musiques de 2001 : A Space Odyssey, changer la composition et réaliser de nouveaux arrangements, ça, ce serait génial ! J’aime cette idée. Le problème, c’est que je compose mieux quand je le fais pour moi. Je ne suis pas certain de vouloir travailler avec un réalisateur. Peut-être que si l’on m’offrait l’opportunité de créer une bande originale, les arrangements devraient être réalisés par une autre personne que moi. Quelqu’un en qui j’ai réellement confiance, comme Francesco. Mais me retrouver face à un réalisateur qui me demanderait de composer différemment, je ne l’envisage pas. Je peux jouer pour un public quand ce que je joue me stimule en temps réel, mais pour ce qui est du studio, je préfère n’avoir de comptes à rendre qu’à moi-même.


- Avec qui rêverais-tu de travailler ?


Personne.


- Tes Gourous ?


Je pense à Quincy Jones et la légende qu’est devenu Miles Davis. Mon travail doit beaucoup à celui de Miles Davis. Aussi, j’écoute cette voix qui me dit : “ Vas-y, fais-le ”...

 

Merci beaucoup à Carl Craig pour le temps accordé à Gouru.fr.

{morfeo 30}

 

 

LIENS:

Carl Craig
www.carlcraig-sessions.com