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MELANCHOLIA, LARS VON TRIER : LA MARIEE ETAIT EN NOIR

Antichrist était un film-choc qui puisait dans les ressources du film gore ou d'épouvante pour traiter du deuil et de la culpabilisation du plaisir féminin. Trois ans plus tard, Lars von Trier revient au style de Dogma tout en empruntant au film-catastrophe hollywoodien pour réaliser Melancholia, film-somme sur l'humeur noire (sens étymologique de « mélancolie »)...

Le réalisateur y met en parallèle les points de vue de deux sœurs : la première, Justine (Kirsten Dunst, Palme d'or de la meilleure actrice), est en proie à la mélancolie le jour-même de son mariage ; la seconde, Claire (Charlotte Gainsbourg), observe avec angoisse l'approche d'une planète, Melancholia, qui menace de provoquer la fin du monde.

Le festival de Cannes 2011 a été marqué par deux films monumentaux entremêlant drame intime et perspectives eschatologiques. On se souvient de la longue séquence que Malick, au début de Tree of Life, consacre à la création du monde et aux premiers âges de la vie sur Terre. Chez Lars von Trier, au contraire, c'est tout le second volet de Melancholia qui est tendu vers une probable fin du monde, provoquée par la collision entre la Terre et la planète éponyme. Genèse et apocalypse, deux thèmes semblablement démesurés pour ces deux films bigger than life, auxquels on n'a pas manqué d'adresser les mêmes reproches : images de l'espace sur musique symphonique, grandiloquence pompière de certaines séquences, ou encore apparente bipolarité des options envisagées face à l'existence (la voie maternelle de la grâce vs. la voie paternelle de la nature chez Malick, le mal saturnien de Justine vs. le rationalisme terrien de Claire dans Melancholia). Il n'est jusqu'à la mise en scène, entre plans surcomposés qui forcent le sublime et séquences hachées où la caméra reste toujours en mouvement, qui ne rapproche ces deux films que pourtant tout oppose en termes de message : la ferveur du mysticisme de Malick n'a d'égale que la profondeur du nihilisme de Lars von Trier.

Le premier volet de Melancholia exploite à merveille tous les clichés d'un mariage somptueux où tout n'est que luxe et incitation au bonheur pour y inscrire en creux la mélancolie de la mariée : comblée tant sur le plan amoureux que professionnel, elle ne voit pourtant de cette fête que les discordances, amères ou cocasses. Dès l'extraordinaire première scène, la limousine blanche qui emmène les mariés vers le château de Claire reste bloquée dans un virage difficile à négocier. Tout au long des festivités, le bonheur factice que tente en vain d'organiser Claire pour sa sœur peine à dissimuler l'aigreur de leur mère (Charlotte Rampling), la lâcheté de leur père (John Hurt), l'hostilité du beau-frère de Justine (Kiefer Sutherland) ou encore le cynisme de son supérieur (Stellan Skarsgård), qui lance un nouvel employé aux trousses de la mariée pour lui arracher un slogan publicitaire. Toute la bonne volonté d'un mari aimant (Alexander Skarsgård) est alors bien vaine pour arracher Justine à ce mal ontologique qui trouve partout de nouveaux aliments. Littéralement anéantie au début du second volet, Justine s'apaisera peu à peu à l'approche de la planète susceptible de détruire, ou plutôt d'absorber ce monde qui n'est pas le sien, tandis que sa sœur succombera à l'angoisse, puis à la panique de voir Melancholia dévorer la Terre. De même, les chevaux qui se trouvent dans les écuries de Claire adopteront un calme résigné après plusieurs jours d'une agitation propre aux bêtes qui pressentent un danger. La voie de Justine épouse donc la sagesse des animaux, mais aussi celle de l'enfance. À Claire, qui propose d'attendre l'apocalyspe de manière « agréable » en buvant un verre de vin et en écoutant l'Hymne à la Joie sur la terrasse, Justine répond avec une dérision cinglante : « Pourquoi n'irait-on pas plutôt dans les toilettes ? ». C'est finalement avec Léo, le fils de Claire, qui a imaginé un instrument plus performant que le plus sophistiqué des télescopes pour observer l'approche de la planète, qu'elle fabriquera une cabane « magique », abri purement symbolique qui dessine sur la gigantesque sphère de Melancholia un frêle triangle de branchages.

 


 

Là où Terrence Malick multipliait les images de la nature, à la fois sublime et indifférente, c'est dans un univers essentiellement culturel et symbolique que Lars von Trier ancre son film. Le jardin qui sert de décor à une partie de l'action s'organise symétriquement autour d'un cadran solaire, comme une composition géométrique qui peut rappeler le motif du polygone, associé à la mélancolie dans les gravures de Dürer, par exemple : les deux sœurs ont beau le parcourir inlassablement à cheval, cavalières de l'apocalyspe, elles ne peuvent franchir les limites de ce lieu voué à la mélancolie. Le réalisateur mobilise de nombreux éléments iconographiques dès les images puissantes et picturales de l'ouverture opératique de Melancholia, où sont annoncés les thèmes et tonalités qui seront repris dans la suite du film, soit littéralement, soit implicitement, accompagnés comme par des vagues par le prélude du Tristan et Isolde de Wagner. Le problème de la représentation du mal de vivre occupe en effet une place structurante dans le film, comme dans la scène où Justine, réfugiée dans le bureau de son beau-frère, remplace les reproductions de toiles abstraites présentées dans les étagères par des reproductions de toiles figuratives qui vont de Bruegel aux Préraphaélites, et donnent une image concrète de la mélancolie, afin de surmonter l'imposture et l'incompréhension du monde social qui l'entoure.

Lars von Trier travaille notamment de manière fructueuse la symbolique de la terre, élément associé à l'humeur noire par la longue tradition de la médecine humorale, qui voit également dans Saturne la planète de la mélancolie. Dès les premières images, Justine est liée à la terre par des fils laineux qui l'empêchent d'avancer ; tout au long du premier volet, consacré à son mariage, on la verra souvent à terre : lorsqu'elle urine dans le green en regardant la voûte céleste, par exemple, Justine est comme écartelée entre cet élément et l'astre Melancholia, nouvel avatar de Saturne dont on pourrait croire qu'elle l'invoque pour détruire le monde. Dans le second volet, le lien métaphysique entre Justine et Melancholia se confirme, jusqu'à ce plan excessivement kitsch où elle se pâme nue au bord d'un cours d'eau, à la lumière bleutée de la planète. Claire, la rationnelle et la terrienne, est en revanche de plus en plus anxieuse au fur et à mesure que la planète approche et entame avec la Terre une « danse de la mort » - même si elle reconnaîtra en l'observant au téléscope que Melancholia semble bienveillante, peut-être parce qu'elle est, comme la Terre, bleue et non pas noire. Tandis que Justine s'apaise et se relève à l'approche de Melancholia, Claire se rapproche de plus en plus de la terre de « sa » planète, jusqu'à cette séquence saisissante où elle court en tenant Léo dans ses bras et s'enfonce à chaque pas dans le sol meuble du green, rattrapée par la mélancolie, ce mal universel auquel nul ne peut échapper. Qu'elle frappe sans relâche ceux qui sont nés sous sa mauvaise étoile ou qu'elle menace de faire voler la Terre en éclats sous la forme d'un astre inconnu, la mélancolie n'aura de cesse de dévaster le monde.


 

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